*
MontbaZine 2020








 
Le Manitoba ne répond plus

En ces jours de privations générant des interrogations ett favorisant la réflexion, cette bande dessinée d'Hergé me revient à l'esprit. L'histoire met en scène Jo, Zette et Jocko dans une aventure de moteurs de bateaux bloqués et de passagers endormis, le tout à distance. Tout s'arrête, tout le monde dort. Un simple corps, ici un savant fou, et ce petit monde est en apnée.

Aujourd'hui ce n'est plus un individu en chair et en os qui neutralise une zone de vie limitée mais un minuscule assemblage d'éléments de matière – un virus – qui bloque l'activité humaine et neutralise brutalement les déplacements socialisés inhérents à l'Homme. Toute la civilisation au point mort.
Nous sommes sidérés par cette déflagration systémique de notre raison d'être : le mouvement du corps, le contact physique, les échanges mais aussi la pensée rationnelle. Quelque part l'homme est nu.

Nous sommes sidérés par cette pandémie qui balaie notre fascination envers le progrès démiurgique et qui ne nous distingue guère de nos aïeux des millénaires passés et, plus près de nous, des épidémies de 1919, de 1957 ou de 1969.

Nous sommes sidérés par la puissance de cet ennemi invisible qui remise au rayon des pistolets à bouchons nos armes les plus sophistiquées, fussent-elles atomiques.

Nous sommes sidérés par ce moment de délitement accéléré de la vénération que porte l'individu roi privilégiant sa liberté égoïste au détriment des libertés collectives.

Nous somme sidérés par cette implosion économique des systèmes et marchés déliés de tout contrôle et de toute morale, qui les a cependant révélés colosses aux pieds d'argile.

Quand on est sidéré, on ne raisonne plus. On voit sans regarder, on entend sans écouter, on déchiffre sans lire. Et on avale sans mâcher. Nos maîtres le savent. Nos maîtres le savent et en profitent. Ils étendent à grande vitesse le périmètre de leurs pouvoirs, étouffent ou discréditent tout esprit critique pouvant faire douter de leurs mantras. Ils ont parfaitement compris qu'il fallait agir vite, appâter sans s'engager, démanteler en urgence tous les obstacles à leur domination sans partage. Car ils ont clairement conscience que l'anesthésie de la sidération verra progressivement ses effets s'estomper. Que les hommes et les femmes, au sortir de leurs cavernes des temps modernes, s'émerveilleront d'un rayon de soleil allumé par une rencontre, de la mélodie orchestrée par des cris d'enfants retrouvant le jeu… qu'ils rêveront d'un monde meilleur.

Nous rêverons de nouveaux "jours heureux", en symbiose cette fois avec notre milieu planétaire. Nous rêverons.

Nos maîtres eux ne rêvent pas ; ils agissent, ils préparent la suite. Et lorsqu'ils évoquent, eux-aussi, les jours heureux, ils ne précisent pas qui seront les bénéficiaires de ce nouveau paradis. Sera t-il social ou fiscal ?

Oui, nous l'aurons ce monde d'après. Ce monde qui pourrait ressembler à s'y méprendre, si nous somnolons encore, à celui, non pas d'hier mais vraisemblablement celui d'avant hier.

Alors rêvons quand même, mais fort, très fort, jusqu'au sursaut et au cri qui nous feront sortir du cauchemar. Et donnons, avec détermination, corps et vie à l'utopie qui brûle en nous : un monde dans lequel l'humain prime sur le gain, la fraternité sur la concurrence, l'amour de la planète sur le pillage des ressources et le respect de la vie sur l'extermination des espèces. Mais attention : dans ce duel des projets qui marquera un basculement historique et civilisationnel, nous n'avons droit qu'à un coup. Tirons donc les premiers et collectivement… notre épingle du jeu.

Yvon (28-04-2020)